CHAPITRE 93 : Lymkvlatcha

Prune-Tzali ouvrit sa main et y découvrit une pierre blanche, très lumineuse. Elle l’effleura de son autre main, et les cailloux qui constituaient son bracelet se mirent à vibrer, à tinter, à s’entrechoquer. Elle referma sa main.

Lymkvlatcha… sussura-t-elle.

Quelle purée de pois, ce brouillard ! s’exclama Shadi.

Prune-Tzali leva la tête. On ne voyait pas les alentours à cinq mètres. Elle agita sa main droite comme si elle tenait un éventail, et un véritable éventail se matérialisa.

Heu ! Je n’avais jamais fait ça avant !

Elle chassa le brouillard autour du radeau grâce à l’éventail. Les autres étaient là : ceux du clan prunesque, eux aussi sur des radeaux, mais également les quelques uns du clan morgaéusien qui restaient, sur des barges et des barques. Morgaéus et Anne-Irma se tenaient sur un trône installé sur la barge centrale et admiraient les vagues d’un air condescendant. La Plateforme des Hauts-Bas avait bel et bien sombré dans les flots.

Prune-Tzali compta les ennemis : ils étaient encore nombreux.

Nous avons l’avantage numérique ! se réjouit Anne-Irma.

Prune-Tzali dévisagea la jeune fille : son visage, son allure, ses gestes… Puis cela fit “tilt”.

Attends un peu… Je te reconnais, toi ! Tu étais geôlière à Toultsatchouk. C’est toi, qui m’a poussée dans la cour.

Oui, j’étais effectivement geôlière dans cette ville à l’époque où elle était à nous. Et je peux dire que je m’y suis particulièrement bien amusée.

Des amusements ? C’est donc ainsi que tu appelles les crimes que tu y a commis ?

Les crimes ! Comme tu y vas ! Je faisais mon travail, c’est tout.

MB, oui ! MBEMC, même ! Tu as toi-même dit que tu t’amusais. Et la liste des témoignages sur ce que tu as fait est longue, très longue.

Et qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

Chez moi, pas d’impunité. Après tout cela, tu devras répondre de tes actes devant qui de droit.

Anne-Irma éclata de rire, un rire bête et méchant et particulièrement exaspérant.

Mrrrr, elle m’énerve… Je vais la réxpédier dans l’Ein Sof, celle-là, ça ne va pas tarder ! feula Prune-Tzali.

Laisse-moi plutôt m’en occuper, intervint Aruvah-Tuhra. Toi, tu as autre chose à faire.

L’élève de Morgane contre celle d’Asavelg, sourit Morgaéus. Voyons ce que cela va donner...

Mais personne ne put voir quoi que ce fût. La colère de Prune-Tzali se refléta soudain dans la mer, qui se mit à gronder, à siffler, à produire des crêtes et des creux de plus de trente mètres. Les combattants prunesques s’accrochaient désespérément aux radeaux, qui, ballottés par les vagues déchaînées,  menaçaient à tout moment de chavirer et d’être engloutis par les flots mugissants.

Arrête-ça ! hurlait-on à Prune-Tzali de tout côté.

Mais Prune-Tzali restait immobile, dans sa bulle, fascinée par le phénomène, les yeux fixes et félins, le sourire carnassier. Un sentiment de puissance gigantesque émergeait en elle… Puis elle repensa aux siens. Les Céruléens avaient déjà plongé, il ne restaient plus que des humains terrifiés, dont Aurélien… Emerger. Elle avait senti la puissance émerger en elle, et elle devait faire émerger la Cité Noire sous les Eaux. Ainsi, les radeaux pourraient accoster et ses amis être sauvés…

Alors qu’une vague plus haute que les autres propulsait son radeau très haut, Prune-Tzali brandit ce que lui avait donné Milenko, et mima de son autre main une élévation brusque, tout en proclamant “Lymkvlatcha !”. Sa voix couvrit celle de l’océan. Dans le creux juste en dessous d’elle, l’eau bouillonna, un tourbillon se forma, puis jaillit la pointe noire de la grande tour au centre de la cité oubliée, bientôt suivie de la tour elle-même, des plus hauts monuments de Lymkvlatcha, puis des maisons basses, et enfin le rivage, où s’échouèrent les radeaux. Les amis de Prune-Tzali s’allongeaient sur le sable pour se reposer un peu, tout en discutant.

Eh bah dis donc, quelle aventure !

Le combat, la magie, le naufrage...

Tu crois que les Royal Pwaskaï vont chanter tout ça dans leur prochain concert ?

Aurélien aida Prune-Tzali à se relever. De l’autre camp, on ne voyait que Morgaéus l’infâme. Le regard perçant d’Aurélien remarqua toutefois les soldats ennemis, dissimulés dans une maison. Il en avertit Prune-Tzali.

Allez tous vous abriter dans les maisons alentours, dit cette dernière. Es la ultima… N’intervenez pas.

L’inquiétude se lisait dans les yeux d’Aurélien.

Tu fais attention…

Ne t’en fais pas… Je sais qui je suis, désormais. Je connais mon nom entier, et je suis prête à en découdre une bonne fois pour toutes !

Ils s’embrassèrent, puis, alors qu’Aurélien rejoignait à contre-coeur la maison la plus proche, Prune-Tzali, déterminée, avançait lentement d’une démarche majestueusement ursine sur la plage en direction de son ennemi. Tout en marchant, elle put enfin prononcer son nom complet dans un crescendo étourdissant :

Moi,

Prune-Tzali Maldiz,

Biélouchka Andodromtsa,

Okéanou Malka Draconiste,

Perle-de-Lune Tamashuka,

Daurade-Rose Samoa Fructidora Loléna,

Cérulaïa-Tératouliani-mèn-Anthropouliani-dé Drakovalina-i-Anashka,

Rodiballailahi Storathunderin,

Tzaliami ve Tzaliaga,

Fuhanakova Khloredino Iagudina Admakhthova Slochadino Valodina,

Ovlinnitsa Rezuvmehoduk Tsadka,

Onilatkovalina Etsouchka,

SMERUGA !!!

 

FIN DE LA DIX-HUITIEME PARTIE.