CHAPITRE 95 Les feuilles se rassemblent

Prune-Tzali, consciente de n’avoir remporté qu’une victoire mais pas la partie, demeurait sur ses gardes. Morgaéus la considéra un instant sans bouger. Elle aussi restait immobile, les yeux fixés sur son ennemi. Elle eut soudain l’impression bizarre et désagréable qu’on avait fait irruption dans son cerveau pour sonder ses pensées. Elle agita frénétiquement la tête pour chasser l’intrus.

Je vois, susura Morgaéus avec un triomphant sourire cruel.

Sans en dire davantage, il leva ses mains ensanglantées, fit un geste nonchalant, puis croisa les bras d’un air satisfait.

Prune-Tzali fronça les sourcils. Les yeux toujours rivés sur son adversaire, elle réfléchissait sur la signification de ce geste, sur ses implications… Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?

Un son que Prune-Tzali n’aimait absolument pas résonna d’abord en sourdine, puis de plus en plus fort. Elle tourna la tête vers le lieu d’où il provenait, et découvrit avec horreur tout un essaim de frelons qui fonçait droit sur elle.

Non ! Ce n’est pas possible ! Ici tout n’est que minéral : pas d’être vivant…

Et pourtant… Les frelons l’encerclaient. Elle était comme paralysée, assourdie par leur bourdonnement obsédant. Elle hurla bouche fermée, yeux clos, puis tenta de se ressaisir et de comprendre. L’intrusion dans son cerveau pour détecter une de ses plus grosses peurs, puis ces frelons… Alors que les seuls êtres vivants de Lymkvlatcha se trouvaient dans l’Océan ; elle l’avait su tout de suite. Elle s’efforça d’écouter plus attentivement le bourdonnement. Cela ressemblait davantage au bruissement des feuilles dans la tempête… Elle respira plusieurs fois profondément, puis ouvrit lentement les yeux.

Les frelons étaient bien là, à un mètre d’elle à peine, l’assaillant de tout côté. Cependant, ceux qui étaient en première ligne ne bourdonnaient plus : ils bruissaient. Déglutissant péniblement, Prune-Tzali se força à observer les insectes qui étaient juste en face d’elle. L’un d’eux se rapprocha pour virevolter à quelques centimètres de son visage. Elle eut d’abord un mouvement de recul, puis ricana, en prenant toutefois soin de garder sa bouche fermée. Il s’agissait d’un subtil assemblage de feuilles noires et dorées. Le “frelon” démasqué éclata, les feuilles qui le composaient volèrent. Prune-Tzali rit franchement : elle avait compris.

Tous les autres “frelons” éclatèrent en une pluie de feuilles noires et dorées. Prune-Tzali les rassembla en un geste loin d’être obscène, mais insultant envers son adversaire. Elle pensa ensuite aux dessins animés où l’on peut voir le héros poursuivi par un essaim d’abeilles prenant différentes formes comme une botte, une aiguille, une épée… Se moquer de Morgaéus de la sorte était certes enfantin, mais particulièrement agréable. Elle rigola, puis fit prendre à l’assemblage de feuilles toutes les formes auxquelles elle avait songé : elles bottèrent les fesses de Morgaéus, lui piquèrent le visage, lui portèrent une estocade au postérieur, et, devenues deux grandes mains, le souffletèrent. Prune-Tzali riait aux éclats.