CHAPITRE 96 Les flammes dansent

Evidemment, rien de cela ne fit rire Morgaéus, qui gronda, rugit puis mugit en crachant une longue flamme en direction des feuilles, qui se volatilisèrent.

Fini de jouer ! tonna-t-il.

Il leva sa main droite et décrivit un geste complexe, comme s’il voulait dessiner un long lacet. Un léger sifflement retentit depuis la mer déchaînée. Les yeux de Prune-Tzali passaient à toute vitesse de son ennemi aux vagues, où elle aperçut de longues colonnes lumineuses gagner prestement le rivage, puis surgir en sifflant de façon très stridente, pour s’élever haut dans le ciel assombri, avant de foncer droit sur elle.

Des anguilles sifflantes… Les seuls êtres de l’eau évités par tous les autres, les seuls êtres de l’eau ennemis des Céruléens… Les seuls êtres de l’eau appréciés par Morgaéus. Ces anguilles chassaient non pour se nourrir, mais par pur plaisir de tuer. Par leur sifflement strident, elles détruisaient l’appareil auditif de leurs victimes, les rendant ainsi incapables d’effectuer le moindre petit mouvement. Elles n’avaient alors plus qu’à se ruer dessus, les mordre de leurs dents acérées porteuses de bactéries nocives, et repartir satisfaites.

L’ouïe particulièrement développée de Prune-Tzali avait identifié ce son mortel avant même le surgissement des êtres qui le produisaient, et la jeune fille avait rapidement protégé ses oreilles à l’aide de quelques feuilles de papier noir et doré. Aussi, elle put contempler le feu d’artifice des anguilles sifflantes qui se détachaient sur le ciel noir de nuages d’orage, épier leur progression, et contre-attaquer pour se protéger.

De ses mains jaillirent deux sabres aquatiques. Elle ouvrit les bras tout en basculant vers l’arrière, tranchant ainsi la tête des premières anguilles à l’avoir atteinte, puis referma ses bras vers le haut en se rétablissant vers l’avant, venant à bout de la deuxième salve d’anguilles. Cependant, les stridentes assaillantes étaient nombreuses, et Prune-Tzali sentit une douleur vive sur son bras, puis sur sa jambe. Elle tourna sur elle-même pour se débarrasser des anguilles qui l’avaient mordue, les saisit, les étrangla comme Héraklès avait étranglé les deux serpents envoyés par Héra, puis souffla une flamme violette sur ses blessures. Le feu fit reculer les autres anguilles, et donna une idée à Prune-Tzali. Elle se mit à gronder, à rugir, sentit la chaleur remonter de son estomac, et cracha de longues flammes, qui prirent la forme de dragons asiatiques et pourchassèrent les anguilles sifflantes. Ces dernières remontaient vers le haut du ciel et s’apprêtaient à regagner l’eau, mais furent à chaque fois rattrapées.

Morgaéus multipliait les gesticulations : il faisait sortir d’autres anguilles sifflantes, et crachait à son tour des flammes. Ses flammes informes s’en prenaient aux dragons de feu de Prune-Tzali qui engloutissaient les anguilles sifflantes les unes après les autres, dans un gigantesque et terrifiant spectacle pyrotechnique.

Prune-Tzali en profita pour s’approcher subrepticement de son ennemi. Elle sentait une immense force en elle, une force capable de venir enfin à bout de Morgaéus une bonne fois pour toutes.  Les yeux brillants, elle généra de chacun de ses doigts des épées de feu et de glace mêlés. Les dix épées, longues, effilées, plus pointues que des aiguilles, atteignirent bien Morgaéus, mais celui-ci tourna sur lui-même à toute vitesse. Prune-Tzali se retrouva projetée en arrière. Elle poussa un cri de surprise, maintint tout de même sa concentration sur ses épées, à qui elle fit prendre la direction des flammes de son ennemi, eut le temps de voir que toutes les anguilles sifflantes avaient été dévorées par ses dragons, puis d’assister à la volatilisation de tout ce qui était en feu, avant de retomber violemment sur le sol.