CHAPITRE 98 Les mots s’envolent

Prune-Tzali s’était dissimulée sous les flots et avait observé son ennemi : ce dernier avait bondi au moment où le torrent s’était abattu sur lui. Elle émergea sa tête jusqu’aux yeux et scruta les alentours.  Morgaéus se trouvait tout en haut de la grande tour de Lymkvlatcha. Il semblait croire à sa victoire… Prune-Tzali décida de le détromper ; aussi surgit-elle de l’eau et s’envola-t-elle à son tour vers le sommet de la grande tour de Limkvlatcha. La pluie tombait dru.

Tu es certes difficile à vaincre, cria-t-elle par-dessus le vacarme des éléments, mais je sais que je peux gagner et je gagnerai !

Tout cela ne sont que des mots, répliqua Morgaéus.

Mais les mots ont une importance primordiale.

Tu as raison… On peut faire beaucoup de dégâts avec des mots...

C’est la plus puissante des armes. Les mots peuvent galvaniser les foules, et surtout les manipuler…

Les mots peuvent modifier les souvenirs, provoquer des guerres…

Ou changer la face du monde...

Imagine seulement, Prune-Tzali : cet accrochage près de la grange. Et si cela avait été plus grave ? Si cela avait été un accident, qui t’aurait plongée dans le coma depuis tout ce temps ? Si tout cela n’était pas réel ?

Qu’est-ce que tu veux dire ?

Tu te réveillerais sur un lit d’hôpital, avec des tuyaux branchés de partout, à découvrir que tout cela n’était qu’un simple rêve…

C’est n’importe quoi !

C’est vrai… Alors, imagine que l’on t’ait menti : tu n’es finalement qu’une humaine comme les autres, une banale humaine ordinaire, mais qui a cru à des chimères pour rendre sa vie plus belle.

Si c’était le cas, pourquoi m’aurais-tu poursuivie ? Quel intérêt y aurais-tu trouvé ? Je vois ce que tu cherches à faire : tu veux me déstabiliser, me manipuler, mais avec moi ça ne prend pas ! Je ne t’écoute pas ! hurla Prune-Tzali.

Un tourbillon de feuilles, de flammes, de roches, et d’eau arrachée à l’océan se forgea autour de Prune-Tzali, qui grandit, grandit, grandit… Elle voyait très nettement, à travers les toutes récentes déchirures du sol, les six veines de la Terre qui convergeaient vers la Tour de Lymkvlatcha. Des éclairs déchirèrent le ciel noir d’épais nuages, le tonnerre retentit, la mer était entièrement blanche de fumante écume. Morgaéus semblait surpris, voire effrayé.

On peut aussi tuer avec des mots, et enfin être tranquille, déclara Prune-Tzali d’une voix étrange et grave.

Une lumière éblouissante surgie des veines de la Terre se mêla au noir du tourbillon. Prune-Tzali regarda ses mains : des mots y étaient inscrits… Ils se détachèrent de ses doigts, qui se dématérialisaient…

Tu commences à disparaître, dit Morgaéus d’une voix qu’il voulait assurée, mais où un léger tremblement était perceptible.

Non, répondit calmement Prune-Tzali. Je deviens enfin ce que je dois être. Je peux créer ou anéantir. Je deviens moi. Je suis Sméruga !

Les mots s’abattirent sur Morgaéus et le recouvrirent entièrement. L’eau, les roches, les flammes et les feuilles se ruèrent à leur tour sur lui. Très vite, il ne resta plus rien, comme après le passage de fourmis magnans. Seule subsistait une pierre ovale et lumineuse, qui demeura un instant tout au sommet de la tour, avant de tomber lentement tout en bas, de rebondir et de s’échouer sur le sable. L’orage se dissipa, la tempête se calma, un soleil resplendissant se mit à briller dans l’azur du ciel et de la mer.

Sméruga vit les crevasses se refermer petit à petit sur les veines de la Terre. Elle s’intéressa à la pierre lumineuse, s’interrogea sur ce que c’était, puis aperçut non loin de là une fleur qu’elle reconnut pour être celle de Morgane. Ainsi, elle avait enfin vaincu son ennemi… Elle vit les comparses de ce dernier sortir à tour de rôle de leur cachette et chercher en vain leur maître. Elle distingua la maison où ses amis s’étaient réfugiés ; eux aussi se risquaient au dehors et la cherchaient partout. Une vue très nette de l’ensemble de l’île s’offrait à ses yeux : la grande tour de Lymkvlatcha en son centre, les six tours représentant les six pétales, les maisons, les remparts avec ses six portes et ses six échauguettes, les rochers en bas des remparts, le sable, et la mer, recouverte d’une épaisse brume d’où dépassaient des mâts de navires naviguant vers Lymkvlatcha. Les vagues caressaient doucement les rivages de l’île. C’est alors qu’elle découvrit un spectacle aussi terrifiant que celui de son coeur battant dans sa statue à Malditta : sur le sable noir, entre les portes d’Adtih et de Yiyor, gisait Prune-Tzali.