CHAPITRE 99 Les vagues s’élancent

Euh… Je n’ai pas tout compris, là… se dit Sméruga.

De douces vagues firent rouler Prune-Tzali dans les flots, où elle disparut. Sméruga tenta de comprendre. Venait-elle de faire ce que certains appelaient une sortie de corps ? Vivait-elle une expérience de mort imminente ?  Ou bien était-ce autre chose encore, de plus étrange, de plus personnel et de plus original ? Elle réfléchit : elle était enfin devenue elle-même, Sméruga, l’énergie pure, la force brute ; elle s’était dématérialisée… N’avait-elle ainsi vu que le souvenir de ce qu’elle avait été ?

Des cris retentirent, détournant son attention. Elle aperçut les siens faire prisonniers leurs adversaires et les mener vers un navire qui venait d’accoster. Anne-Irma piquait une crise de nerfs et insultait tout le monde de son agaçante voix.

“Oh, tais-toi !” pensa Sméruga.

Aussitôt, une fermeture-éclair ferma la bouche d’Anne-Irma dans un curieux bruit de zip.

Tout le monde se mit à parler en même temps, et pourtant Sméruga entendit distinctement et comprit chaque parole.

Ils répondront de leurs crimes à Toultsatchouk et partout où ils ont sévi, annonça Iouri.

C’est quoi, ce caillou ? demandèrent Halkos et Nehoset.

C’est un coeur de dragon, répondit Sliéta.

On a ça en nous ?

Oui… C’est ce qui permet de cracher des flammes. Un dragon a généralement deux coeurs. Ce que vous voyez est le coeur minéral, lié aux roches en fusion du coeur de la Terre… C’est tout ce qui reste désormais de cette pourriture de Morgaéus.

Sliéta cracha par-terre.

La fleur de Morgane ! s’écria Aruvah-Tuhra.

Quel combat spectaculaire ! Digne d’une épopée, tu crois ?

C’est impressionnant, la façon dont l’orage a disparut tout d’un coup.

Où est Prune-Tzali ? fit Aurélien.

Les autres se turent.

Où est Prune-Tzali ? répéta Aurélien d’une voix plus forte.

Les visages se crispèrent ; des larmes perlaient dans les yeux, les mentons tremblaient pour les retenir de couler. Personne n’avait vu Prune-Tzali ; toutefois, elle avait gagné, elle aurait dû arriver triomphalement...

Les brumes se dissipèrent au large. Un chant russe, Les vagues froides, s’éleva d’un bateau de Toultsatchouk. Tous restèrent un moment ainsi, les yeux rivés sur la mer. Personne ne voulait accepter la terrible nouvelle… Non, cela ne se pouvait pas...

Cherchez une pierre lumineuse, lança Tamashuk.

Cherchez un médaillon, ajouta Perle-de-Lune.

Vont-il comprendre qu’ils ne trouveront rien ? s’emporta Sméruga. Je ne suis pas morte, je me suis juste dématérialisée !

Bien évidemment, les recherches demeurèrent infructueuses. Certains réclamaient une nouvelle nekuia, pour demander aux ombres s’ils n’avaient pas vu Prune-Tzali arriver dans leur monde.

Et pourquoi pas du spiritisme, tant que vous y êtes ? songea Sméruga. Je ne suis pas passée dans l’autre monde ! Vous allez vous mettre ça dans le crâne, oui ou merde ?

A l’écart, Aurélien bouillonnait. Sméruga se dit que lui seul était capable de comprendre. Elle était certaine que lui aussi avait analysé le combat, avait remarqué ce que les autres n’avaient pas noté… Elle pensa au poème qui avait permis la métamorphose en Tzali ; aussitôt ce poème s’inscrivit dans le sable. Aurélien tenta de lire tout haut les mots écrits en Okéani, ce qui attira les autres.

Qu’est-ce qui est marqué, là ? demanda-t-il.

“Le vent souffle… Les feuilles se rassemblent… Les flammes se rassemblent… Le sol tremble… Les mots s’envolent… Les vagues s’élancent…” C’est le poème de Tzali.

Les yeux d’Aurélien pétillaient. Sméruga percevait le raisonnement du jeune homme.

Vous les avez vues s’élancer, les vagues ? demanda Aurélien.

Hm ? De quoi tu parles ?

Avez-vous vu les vagues s’élancer ? reprit-il.

Sméruga exulta : elle avait eu raison ; Aurélien avait compris.

Le combat s’est déroulé, là, juste sous vos yeux : ne me dites pas que vous n’avez pas remarqué ? Chaque action du combat reprenait un élément du poème. Or les vagues ne se sont pas élancées : ça veut dire que ce n’est pas fini !

Tous le regardèrent avec pitié, comme un petit enfant qui ne veut pas se rendre à l’évidence. Il ne le supporta pas, tourna violemment les talons et s’éloigna vers les rochers entre les portes de Yiyor et d’Adtih. Il s’assit là un moment, bercé par le doux ressac, les yeux dans le vague du large, guettant le moindre petit signe de houle. Il finit par se lever et s’avancer vers la mer. Au même instant, de l’écume se souleva et atterrit sur sa main. Il sursauta, regarda sa paume : l’écume formait le dessin de la Fleur. L’onde se fit plus forte et vient lui chatouiller les pieds. Il recula, puis constata que les vagues se faisaient plus grosses et s’élançaient littéralement sur le rivage.

ça y est, murmura-t-il… Les vagues s’élancent…

Le coeurs battant, il compta les vagues dont l’écume venait bouillonner aux pieds des rochers. Et là, au bout de la quatorzième…

A la vitesse de la lumière, Sméruga plongea dans l’océan. Elle émergea avec la quatorzième vague et sauta sur les rochers, attrapant Aurélien par le cou. Leurs yeux brillaient.

Je le savais ! s’écrièrent-ils tous deux en même temps.

Je savais que tu comprendrais.

Je savais que tu étais vivante.

Et comment ! Je ne me suis jamais sentie aussi vivante, aussi bien, aussi heureuse, aussi pleinement moi !

Ils sourirent, s’embrassèrent, et marchèrent sur le sable main dans la main.

Pendant ce temps, les autres prenaient place sur des navires qui allaient les reconduire à Siudka. Tête basse et yeux humides, ils s’échangeaient leurs impressions sur Prune-Tzali.

Prune-Tzali était courageuse.

Elle osait, au moins !

Elle aurait apprécié le spectacle de cette espèce de comète tout à l’heure.

Et son compagnon ?

Il faudra bien que quelqu’un aille raisonner ce jeune homme ; il ne peut pas rester ici.

Mais qu’est devenue Prune-Tzali ?

Il faudrait demander à la Sage de l’Océan, peut-être qu’elle sait quelque chose…

Elle sait tout. Mais comment faire ?

Prune-Tzali le faisait, elle !

Elle a tenu tête dès le début à son ennemi, jamais elle n’a abandonné !

C’était quelqu’un de fort.

C’était la meilleure !

Bon, vous avez fini de parler de moi au passé, oui ?!

Tous se retournèrent, d’abord surpris mais vite soulagés. Tzali-Sméruga se tenait là, triomphante, une main sur la hanche, serrant de sa main gauche la main droite d’Aurélien. Ses yeux avaient un nouvel éclat, pétillant et indestructible ; ils avaient pris une teinte dorée.

Heureusement qu’Aurélien avait compris ; je me serais retrouvé toute seule comme une con sur cette île !

Tzali-Sméruga fut assaillie de questions.

Où étais-tu passée ?

Pourquoi tu ne te montrais pas ?

Alors, ça fait quoi d’être enfin débarrassée de son ennemi ?

Tu ne vas pas t’ennuyer, après ?

C’est curieux, ce parfum : on dirait un mélange d’iode, de roche à feu, de feuillage, de vent frais… C’est quoi ?

Eh, oh, molsif ! tonna Tzali-Sméruga. On dirait des journalistes à l’affût de la moindre révélation ! Moi, je veux juste savoir un truc : c’est quoi, cette histoire de comète ? Je n’ai absolument rien remarqué.

Une comète, ou un météore, ou une météorite, bref : la mer a commencé à s’agiter, et tout à coup, il y a eu une boule de feu qui s’est précipitée dedans !

Tzali-Sméruga sourit mystérieusement.

Ah, cela ? Alors rassurez-vous, j’ai pleinement profité du phénomène… Mais assez parlé au passé : il est temps de se tourner vers l’avenir, désormais, et de pleinement vivre le présent, maintenant que je suis enfin devenue moi.

 FIN DE LA DIX-NEUVIEME PARTIE...

... FIN