CHAPITRE 97 Le sol tremble

Prune-Tzali resta un moment à terre. Elle avait mal partout, sa tête était lourde, et une petite voix insidieuse lui conseillait de renoncer, de s’endormir, de rentrer dans le rang… Cela serait si facile, si confortable… Elle n’aurait plus à penser, plus à se préoccuper… Plus de question à se poser, plus de souci à gérer…

Une autre voix, plus éraillée, plus emportée, plus vive, se fit alors entendre : comment cela, renoncer ? S’endormir et faire taire ses rêves, ses espoirs ? Rentrer dans le rang conformiste et aseptisé de ce Procuste de bas étage ? Choisir la facilité, le confort, et renoncer à être soi ? Ne plus penser… Et Descartes, alors ? “Cogito ergo sum”, c’est pour les aliens ? Plus se préoccuper, plus de question à se poser, et ne plus avoir de cervelle ? Ou en avoir une et ne pas s’en servir ? Les soucis à gérer, évidemment, ce n’est pas ce qu’il y a de plus drôle, ni de plus agréable, mais est-ce une raison valable pour s’empêcher de devenir soi-même et de vivre libre ?

Les embruns et l’odeur de l’iode l’avaient maintenue consciente. Sa main se referma en un poing de révolte sur une poignée de sable noir. Elle ouvrit un oeil, puis le referma. Son ennemi s’approchait.

Il faut que tu saches ce qu’est Lymkvlatcha, dit ce dernier. Pourquoi tout n’est que noir et désolé, ici.

J’ai compris de quoi il s’agissait dès que j’y ai mis les pieds, songea Prune-Tzali. Une bizarrerie géologique, où se côtoient obsidienne et basalte. Tout y est noir car tout y est volcanique.

Il y avait une très puissante et très brillante cité, poursuivit Morgaéus. C’est la même que celle que tu vois, mais il y avait des êtres vivants. A l’époque, je disposais encore de tous mes pouvoirs. Les habitants de Lymkvlatcha se sont opposés à moi… Et je les ai tous anéantis… Comme je vais faire avec toi, et avec tous tes amis.

Prune-Tzali bouillonnait intérieurement, mais elle devait encore laisser Morgaéus s’approcher pour mener à bien sa ruse.

Si tu te voyais ! ricana celui-ci. Je n’aurais pas pensé que ce serait aussi facile de venir à bout de toi.

Le souffle de Morgaéus dans son cou était insupportable. Cela voulait dire qu’il était temps… Prune-Tzali ouvrit les yeux brusquement, jeta au visage de Morgaéus le sable noir qu’elle avait gardé dans ses mains, se releva et rugit. Le sol se mit à trembler, puis s’ouvrit une crevasse. Une puissante lumière s’en échappait, aveuglant les deux combattants. De la lave ? se dit Prune-Tzali. Non, car aucune chaleur ne se dégageait du gouffre. Alors, cela ne signifiait qu’une seule chose : cette lumière devait provenir de ce dont l’ombre de Milenko avait parlé : une veine de la Terre.

Le sable dans les yeux, Morgaéus hurlait de rage. Son apparence changea : six cornes, toutes semblables à celles d’Andodromtsa-Malka-Draconis, lui poussèrent sur la tête, et dans son dos se développa une longue queue telle celle des dinosaures. D’un puissant mouvement de ce nouvel appendice, il sauta sur les remparts.

Prune-Tzali s’aperçut qu’il était proche de la maison où s’étaient réfugiés les siens. Elle frappa le sol du pied, et se retrouva elle aussi sur les remparts. Elle fit face à son ennemi, qui eut un sourire mauvais. Bientôt, deux énormes chiens d’attaque apparurent, puis deux autres. Ils s’avancèrent vers Prune-Tzali, les yeux exorbités, la gueule ouverte, langue pendante et bave sur les côtés.

Pff, fit cette dernière. Tu crois que tu me fais peur avec tes faux clebs ?

Morgaéus ne répondit pas ; les chiens continuaient d’avancer. Prune-Tzali les observa attentivement. Ce n’est que quand ils se tinrent sur leurs pattes arrières, prêts à lui bondir dessus, qu’elle se rendit compte de sa méprise.

Ah merde, c’est des vrais !

Les molosses sautèrent en aboyant ; Prune-Tzali se  mit à courir. Elle arriva à une première échauguette, regarda derrière elle sans s’arrêter. Les chiens étaient toujours à ses trousses. Elle sentit le sol bouger, entendit les chiens faire halte, grogner, aboyer, puis reprendre leur chasse. Une porte, nouveau tremblement de terre. Encore une échauguette, puis une nouvelle porte, puis une autre et encore une autre… Une, deux, trois, quatre... Chaque fois qu’elle franchissait une porte ou une échauguette, un léger séisme se faisait ressentir ; Prune-Tzali se retournait pour vérifier où étaient les chiens. Elle avait mis de la distance entre elle et eux, mais ils étaient toujours là.

Hah, hah, hah, haleta-t-elle, ce n’est pas du jeu, une course de demi-fond voire de fond, alors que moi je suis faite pour le sprint !

Cinquième échauguette, cinquième porte, cinquième séisme, sixième échauguette, sixième porte, sixième séisme. Elle jeta un oeil par-dessus les remparts et comprit.

Morgaéus se tenait dos à elle ; il se retourna, surpris de la voir en un seul morceau. Elle tonna férocement :

Tu t’es trompé. Tu ne les a pas anéantis. Ils sont devenus les porteurs de Lymkvlatcha, les plus puissants cariatides que le monde ait connus. N’as-tu pas senti l’île bouger ?

Les yeux exorbités et injectés de sang, Morgaéus beugla. Prune-Tzali se pinça le nez, fit la grimace et s’éventa :

Beuh… La dernière fois que tu t’es brossé les dents, c’était quand ?

L’orage éclata. Les éclairs zébraient le ciel, la tempête faisait tout virevolter, le tonnerre retentissait presque sans discontinuer. Le sol bougea à nouveau. Il y eut comme un bruit de craquelures, des lumières aveuglantes jaillirent de la Terre. L’eau de pluie s’agglutinait sur les remparts, et très vite formèrent une rivière qui gonfla, enfla, et dévala le chemin de ronde au gré des mouvements de Lymkvlatcha.