DIX-HUITIEME PARTIE :

La Cité Noire Sous Les Eaux.

 

CHAPITRE 91 : La guerre des ombres.

Prune-Tzali fonça vers la mer des Sargasse, se fraya un chemin à travers une multitude d’anguilles, gagna la mer des Caraïbes, où elle atteignit le canal de Panama guidée par des requins-marteaux. Elle traversa tout l’Océan Pacifique, fit une halte à Hawaii où elle prit le temps d’observer une coulée de lave du Kilauea, puis parvint enfin à la Fosse des Mariannes.

Voici la troisième fois que nous nous voyons, Tzali-Sméruga, dit la Sage de l’Océan.

J’ai une nouvelle fois besoin de conseils...

Ton idée est audacieuse, mais dangereuse. Ils vont tous remonter et vouloir te transmettre des messages pour leurs proches. Ne les écoute pas, ce n’est pas ton rôle. D’autres seront là pour ça. En ce qui concerne la fin du combat, sache qu’il s’agira d’un duel sans aucune intervention. Ce combat ultime n’aura pas lieu sur la Plateforme des Hauts-Bas, qui sera ensevelie depuis longtemps.

Pourquoi ?

La Plateforme des Hauts-Bas n’apparaît que pour vingt-quatre heures ; après, elle retourne dans les flots bouillonnants, que le combat soit terminé ou inachevé.

Où donc aura lieu cette ultime bataille, alors ? En pleine mer ? J’aurais un avantage considérable, si c’est le cas !

Connais-tu un lieu de la Fleur où tu n’es encore jamais allée ? Un lieu disparu, mystérieux, enseveli depuis fort longtemps - à votre échelle temporelle, du moins - et que personne n’a plus jamais vu ni foulé ?

Un lieu dont je porterais la pierre en morceaux autour de mes poignets ?

Celui-là même. Tu le feras émerger en temps voulu.

Comment devrais-je m’y prendre ?

Tu le découvriras par toi-même, tout comme tu as découvert tes apparences.

Quelles sont nos chances de gagner ?

Je ne peux répondre à cette question.

Mais tu connais tout, y compris l’issue de tout cela ! Tu peux quand même donner un pourcentage de réussite !

Il faut que tu saches que ton adversaire est puissant, ne le sous-estime pas. La dernière bataille peut tourner à l’avantage de l’un comme de l’autre. Pars, maintenant.

La mer de Chine, le détroit de Malacca, la mer des Andaman, l’Océan Indien, le Cap de Bonne Espérance, puis la remontée le long de la Dorsale Médio-Atlantique… Prune-Tzali rejoignit la Plateforme des Hauts-Bas, qui s’était encore un peu plus enfoncée dans l’eau.

Alors, que vas-tu faire ?

L’armée morgaéusienne est faite d’ombres monstrueuses ; je vais faire moi aussi appel aux ombres. Sauf que mes ombres à moi sont au sens antique du terme.

Comment cela ?

Vous ne les écouterez pas, malgré tous les messages qu’ils auront tous à faire passer. Ce n’est pas notre rôle.

Tu vas faire une nekuia ? s’enquit Kathleen.

En quelque sorte.

Prune-Tzali se tourna vers la mer, ferma les yeux, leva les bras et appela.

“Honnêtes pirates, valeureux marins, pêcheurs courageux, voyageurs malchanceux, vous tous, explorateurs intrépides et involontaires qui reposez sur les plus lointains rivages perdus au fond des mers, quittez un instant Volitsa pour protéger le monde des Océans. Venez maintenant !”

Elle ouvrit brutalement les yeux.

Pendant un moment, rien ne bougea. Puis on put voir une masse noire, grise et blanche se mouvoir sous la surface.

Qu’est-ce que c’est que ça ? ne cessait de répéter Yumiko en sanglotant de peur. Moi, j’étais juste là pour servir le thé et des wagashi, et me voilà embarquée dans un truc compliqué !

Ce sont les péris en mer qui remontent, répondit calmement Prune-Tzali.

Petit à petit, les ombres émergaient et se dirigeaient vers Prune-Tzali. Des soldats romains cotoyaient des conquistadores, des passagers du Titanic se tenaient aux côtés de pêcheurs bretons, des pirates du XVIIè siècle et des plaisanciers imprudents du XXIè avançaient côte à côte… Les époques et les régions du monde s’entremêlaient. Comme l’avait dit la Sage de l’Océan, chacun parlait et voulait que Prune-Tzali transmettât un message.

Je ne vous ai pas appelé pour écouter ce que vous avez à dire, gronda cette dernière, mais pour combattre ces ombres, là bas ! Quelqu’un d’autre viendra bientôt pour vous entendre, mais ce n’est ni moi ni le moment !

Alors les péris en mer se tournèrent vers les ombres de Morgaéus.

ça va faire comme l’armée des morts dans le Seigneur des Anneaux ? demanda Aurélien.

Je n’en sais rien, répondit Prune-Tzali.

Désormais, le fort était entouré d’une armée d’ombres qui combattait une autre armée d’ombres. La lutte était acharnée, mais les ombres invoquées par Prune finissaient, une à une, par venir à bout de celles invoquées par Morgaéus.

C’est pratique, des combattants déjà morts ; ils ne peuvent pas mourir une seconde fois ! fit-on remarquer à Prune-Tzali.

Non, mais il y a des risques de retournement, avertit Aruvah. Si une de nos ombres est vaincue, elle peut s’en prendre à nous.

Pourquoi se tournent-ils tout le temps vers nous après avoir gagné ? Ils espèrent qu’on va leur dire “c’est bien” et leur donner un su-sucre ? s’étonna Aurélien.

Ils veulent qu’on recueille un message à transmettre à leurs proches, expliqua Prune-Tzali.

Proches qui ne doivent plus avoir mal aux dents depuis belle lurette, pour la plupart ! ajouta Tiffany.

Il faudra pourtant les satisfaire, mais qui va s’en charger ?

Moi ! dit Aruvah. Je suis un sorcier, je peux m’en occuper.

Tu as vu leur nombre ?

Regardez là ! On dirait qu’une nouvelle ombre surgit du sol !

En effet : les ombres morgaéusiennes tombées avaient rampé vers un point convergent, d’où jaillissait lentement une nouvelle ombre, qui ne cessait de s’élever. Elle atteignait maintenant une taille gigantesque, et de multiples bras puissants se matérialisèrent, suivis d’une gueule munie de dix yeux blancs comme ceux des zombies, avec une mâchoire béante aux dents pointues et sanguinolantes et d’où pendaient deux longues langues. Le nouveau monstre beugla. Presque tout le monde tremblait de terreur.