CHAPITRE 90 : Dévara.

Alors qu’Anne-Irma annonçait d’un ton triomphant qu’elle avait vaincu les trois Indiennes, ces dernières refaisaient surface via un feu allumé tout exprès par les Oluliens.

Dipti, Aloki et Vanhishikha avaient passé beaucoup de temps à espionner Morgaéus. C’étaient elles qui avaient informé à temps Tamashuk et Prabhavati que le petit Aruvah était menacé. C’étaient encore elles qui avaient prévenu leurs homologues des SCSC des intentions de Morgaéus concernant Prune-Tzali, Siudka, les gemmes et les recherches étranges. Et là, elles apportaient d’autres nouvelles, dont une assez terrifiante : l’immense masse sombre qu’avait aperçue Prune-Tzali était constituée d’ombres monstrueuses, émanations de tout ce qu’il y avait de plus mauvais dans les êtres humains. Des prisonniers humains, oluliens et céruléens avaient été précipités parmi ces ombres. Certains avaient été dévorés aussitôt, d’autres avaient tenté sans succès de les repousser. Elles semblaient invincibles…

Il doit pourtant y avoir un moyen de les éradiquer, intervint Prune-Tzali. Seules les Deux Primordiales* sont invincibles et ne disparaîtront jamais. Il y a aussi les tardigrades, mais en tant qu’êtres vivants ils présentent le désavantage d’être potentiellement tuables… Mais c’est ça… J’ai trouvé…

Tu as trouvé quoi ? Tu vas faire appel aux Deux ou aux tardigrades ? dit Aurélien.

Ni aux unes ni aux autres… Mais avant je dois être sûre…

Nous sommes encerclés ! hurlèrent, apeurés, tous les combattants du camp de Prune-Tzali.

Les ombres… observa Shadi. Elles recouvrent toute la mer…

Et pas que, ajouta Aurélien. Elles avancent aussi vers nous sur la plateforme.

Prune-Tzali se pencha et aperçut une petite forme noire, rose et bleue courir vers eux, poursuivie par une lente masse sombre et mouvante.

Qu’on lui ouvre la porte ! ordonna-t-elle. Cette jeune fille n’y est pour rien.

Dans une gigantesque bousculade, tout le monde - dont Yumiko, la petite “maid” - se réfugia au sommet du fort. Assis par-terre, blottis les uns contre les autres, tremblants comme des feuilles, ils perdaient peu à peu tout espoir. Tous sauf Prune-Tzali, qui restait debout, et qui entonna le chant céruléen qu’elle avait chanté à Kourchéda : Devara, le chant de la Confiance.

 

Ora, devara

chwle, chwle chwle kolidava olszsa !

Devara

Avelité lotchika yek !

Devara

Devara szsitelo tchivla !

Devara…

Anokhi ? Anokhi, o

Agnoti, agnoti, o

Ora, devara

Tchwli tchwli tchwlika lideszsa ioïvla !

Devara

Szswgaszsa onty vliszsovla nolia

Devara

Ivlikti chwtchilw vaaholszsa

Devara

Nimla vaanou likti szsova

Devara

Avlonikti chorevloszsyia

Avlip faszsa lemi okhtyia

 

Peu à peu, rassérénés par le chant céruléen, tous se relevèrent, plus déterminés que jamais.

Nous allons anéantir ces ombres monstrueuses, tonna Prune-Tzali. Elles ne nous vaincront jamais, car j’ai trouvé comment les contrer.

Un bouillonnement se fit entendre. La Plateforme des Hauts Bas commençait à s’enfoncer dans l’océan.

C’est quoi, ce nouveau maléfice ? murmura Yumiko.

Ce n’est pas un maléfice, la rassura Olukiba. La Plate-forme des Hauts Bas n’apparaît que pour un temps imparti à un combat spécial. Le délai est dépassé, et les eaux vont la recouvrir. Mais cela prendra du temps. Nos ennemis se tiennent sur des barges ; nous pouvons nous aussi en construire pour les non-Céruléens.

Pour les Céruléens qui n’auraient pas encore plongé, il est désormais impossible de rejoindre la mer par le rivage, constata Prune-Tzali. Je vais creuser un trou dans la salle la plus profonde du fort, et nous passerons par-là.

Tu vas encore me laisser tout seul ? lui dit Aurélien.

C’est pour mieux te retrouver après. Là, je dois une nouvelle fois prendre conseil auprès de la Sage. Mais quand tout cela sera terminé, nous serons ensemble à jamais.

Ils s’embrassèrent longuement, puis Aurélien rejoignit ceux qui construisaient des radeaux, tandis que Prune-Tzali se rendit au plus profond du fort, creusa un puits grâce à la même méthode que celle employée pour venir en aide à Perle-de-Lune, et s’y engouffra. Elle savait que l’issue du combat approchait, et voulait consulter pour la dernière fois la Sage de l’Océan.

 

FIN DE LA DIX-SEPTIEME PARTIE.

* Il s'agit de l'Ombre (Kouvalatchyi) et la Lumière (Zlaa), dans la pensée Koviouvaga : indissociables, elles ont toujours été là et le seront toujours, indépendamment de toute évolution.