CHAPITRE 89 : les servantes de Morgaéus.

Prune-Tzali reprit son apparence humaine, souffla brièvement en formant rapidement un X avec ses avant-bras, et la Kalijaga disparut. Elle jeta un oeil sur l’autre cercle : elle ne pouvait rien voir à cause des flammes, mais entendait les sons d’un combat acharné.

Tu ne peux pas m’échapper ! clama Anne-Irma triomphalement. Je t’ai coincée au sol, et tu n’es pas dans ton élément, tu ne peux rien faire. Je vais maintenant…

Anne-Irma ne put achever sa phrase. Son sang n’ayant fait qu’un tour en entendant les mots de la jeune fille, Prune-Tzali avait projeté violemment ses bras vers le sol dans un hurlement rauque, et le sol s’était affaissé, laissant place à l’océan. Elle vit Perle-de-Lune s’enfuir vers le fond de l’eau, les flammes disparaître, et Anne-Irma regarder niaisement de tout côté.

Je ne comprends pas… Elle est passée où ? balbutia cette dernière.

Laisse donc, fit une voix impatiente. Il est temps de préparer la suite, et nous n’avons plus Asavelg.

Oui, maître, j’arrive tout de suite, minauda Anne-Irma, avant de rejoindre les quatre autres servantes.

Personne ne semblait prêter attention à Prune-Tzali, qui en profita pour bien observer ses ennemis. Morgaéus avait les yeux plus brillants que jamais, ce qui n’inaugurait rien de bon ; cependant, des cernes étaient apparus sur son visage et ses joues s’étaient creusées : le combat l’avait-il fatigué, alors qu’il n’y avait finalement que très peu pris part directement ? Anne-Irma ressemblait à une petite pimbêche aguicheuse, avec un air à la fois niais et cruel. Ses cheveux, d’un blond naturel artificiellement éclairci, étaient remontés et tirés en queue haute. Elle portait une tenue grise et blanche, que Prune-Tzali avait déjà vue dans un magasin de Siudka et sur des jeunes Siudaniennes , sauf que ces dernières n’avait pas cette attitude vulgaire que prenait Anne-Irma. Trois autres servantes, couvertes de longs châles des pieds à la tête, gardaient la tête baissée. Quant à la dernière, joviale et mignonne, elle semblait tout droit sortie d’un maid café japonais, avec sa robe-tablier noire et blanche, ses longs cheveux variant du rose pâle au bleu ciel en passant par des tons pastels de mauve et de violet coiffés en deux couettes et ornés d’un bandeau noir et blanc, ses chaussettes hautes et ses petits souliers décorés de rubans. “Que fait-elle avec ce gars ?” fut la première réflexion de Prune-Tzali en la voyant. Puis elle se souvint qu’il ne fallait pas se fier aux apparences.

Ah, tu es là, maudite Prune, tonna Morgaéus.

Prune-Tzali, corrigea celle-ci.

Soit. Maudite Prune-Tzali, donc. Vois-tu, je pourrais décider d’en finir avec toi ici, sur le champ, mais je préfère que tu assistes d’abord au spectacle délicieux que je te prépare. Mes troupes vont assiéger le fort et le détruire, avec tous les tiens à l’intérieur… J’aurais pu aussi les zombifier, mais les zombies sont décidément incontrôlables et finalement exaspérants avec leurs beuglements incessants. Je vais donc provoquer l’éboulement du fort, et tes amis périront écrasés sous les décombres. Joli spectacle, non ? Qu’en penses-tu ?

J’en pense que tu n’es pas près de donner ta représentation, espèce de vieille ophiure pourrie !

Ha ha ha ha ha ha ha, “vieille ophiure pourrie”, ça lui va bien ! s’esclaffa une des servantes dont on ne voyait pas le visage.

Restez à votre place ! la réprimanda glacialement Morgaéus.

Notre place ? fit une autre des servantes au visage dissimulé.

Cette mascarade a assez duré, ajouta la troisième d’un ton sans appel avant d’ôter son châle et d’être imitée par les deux autres.

On put alors voir leurs visages et leurs vêtements : les cheveux noirs, la peau de bronze, les yeux noirs et dorés, vêtues de saris aux couleurs chaudes et parées de bijoux turquoise et or, les trois femmes, qui semblaient venir d’Inde, se placèrent en triangle face à Morgaéus.

Qu’est-ce que c’est que ça ? tempêta Morgaéus.

Un grand “boum” sourd secoua toute la plate-forme quand les trois Indiennes frappèrent le sol du pied et commencèrent à danser.

La “maid” poussa un cri aigu et se courut se réfugier derrière les rochers, tandis que Prune-Tzali en profita pour plonger et rejoindre le fort à la nage.

Que se passe-t-il, là bas ? demandèrent-ils tous à Prune-Tzali alors qu’elle grimpait pour rejoindre le point d’observation.

Je ne sais pas, mais c’est le bordel !

Elles se sont révélées ! dit Olukiba.

C’est beaucoup trop tôt… ajouta Avnilika.

Quoi dont y a ? s’enquit Prune-Tzali.

Ces trois jeunes filles, “servantes de Morgaéus”, sont en réalité membres des SOSC, expliqua Olukiba. C’est la même chose que les SCSC, mais pour Oluleï. Mais elles ne devaient agir que lorsque l’eau aurait commencé à recouvrir la plateforme…

Elles ont peut-être cru que c’était le cas, reprit Prune-Tzali. J’ai dû effondrer quelques roches pour permettre à Perle-de-Lune de s’enfuir.

Les trois Indiennes dansaient toujours, tout en envoyant des boules de feu tout autour de Morgaéus et d’Anne-Irma.

Je ne crains pas le feu, ricana l’imposteur en s’emparant des flammes. Je pense que ce combat va m’ennuyer. Je te les laisse, Anne-Irma. Je vais m’occuper du reste de mon armée.

Anne-Irma leva les bras, et un dôme se forma autour d’elle et des trois Oluliennes. Les boules de feu virevoltaient de plus en plus vite, tandis que l’élève d’Asavelg jouait avec trois fouets dans chaque main. Quand un fouet s’enroulait autour d’une boule de feu, celle-ci s’éteignait et se fracturait dans un éclat de cristal. Cependant, la danse indienne se poursuivait : les trois SOSC visèrent le dôme, qui s’écroula en milliers de débris enflammés, formant un mur de feu entre elles et leur adversaire. Toutefois, cette dernière était plutôt coriace. Elle sauta sur un promontoire, et balança ses six fouets vers l’avant.

Catastrophe ! s’exclama Avnilika, les deux mains plaquées sur la bouche.

Chaque fouet s’était enroulé autour d’un poignet de trois lanceuses de feu. Capturées, elles ne pouvaient plus rien faire… Celle du milieu regarda sa voisine de droite, puis sa voisine de gauche. Toutes trois, déterminées, sourirent d’une drôle de manière à leur ennemie, puis se jetèrent dans le feu.

Mais qu’est-ce qu’elles ont fait ?! hurla Prune-Tzali. Il faut les secourir !

Elle franchissait déjà la balustrade, prête à prendre une apparence dragonesque, mais Avnilika et Olukiba la retinrent.

Laisse, ne t’en fais pas pour elles ; ce sont des filles du Feu d’Oluleï, dit le roi.

Les Céruléens s’échappent par la mer, les Olulliens par les flammes. Nous ne tarderons pas à les revoir, ajouta la lugadaki.